«Ils font semblant d’avoir été piqués par certaines bêtes qui peuplent la région de Tarente (d’où elles prennent leur nom) et d’être tombés malades par cette maladie qui les rend fous. Ils vibrent, tapent leur tête, ils tremblent des genoux et, poussés par la musique, ils chantent et dansent, ils bougent les lèvres, grincent des dents et se comportent comme des fous. Ils ne demandent rien mais leurs amis crient qu’ils sont “attarantati” pour demander l’aumône…» Frianoro, Il Vagabondo, Viterbo 1621.

Vers le XVe siècle dans le sud de l’Italie, apparut un type de danse incontrôlée (chorée) que l’on associait à la piqûre de deux araignées : la tarentule et la Veuve noire. Ces crises survenaient en général au début de l’été et frappaient surtout les femmes travaillant comme ouvrières dans les exploitations agricoles. Les symptômes étaient des chutes, des pertes de connaissance, un état catatonique de la «tarentulée ».

La cure consistait à faire venir des musiciens au domicile de la patiente et à la faire danser pendant plusieurs jours, couchée sur le sol ou debout, jusqu’à ce qu’un saint – en général saint Paul car il avait survécu à une piqûre de serpent – accordât la grâce d’une guérison, même temporaire. La malade ou tarantata était stimulée par le rythme ternaire du tambour et par certains sons et couleurs. Au XVIIe siècle, ces danses et musiques de la région de Tarente, prirent le nom de tarentelles et étaient dansées lors des fêtes populaires (G. di Lecce, « Attarantati… à propos des tarentelles dans les Pouilles (Italie) », Bulletin de l’AFAS n°25, 2003).

Quelques piqûres d’araignée ne suffisent pourtant pas à justifier la diffusion de ces rites thérapeutiques, de cette musique et de ces danses dans tout le sud de l’Italie. Il est assez largement admis par les anthropologues que le tarentisme servait d’exutoire à une population soumise à l’oppression masculine, morale et ecclésiastique. Il y a dans ces pratiques de musique, de danse et de transe,  le fait que les protagonistes soient surtout des femmes.

Le tarentisme a perduré jusque dans les années 50. Après quelques décennies d’oubli, les musiques du Salento connaissent un renouveau sous l’effet du regain identitaire, du tourisme et du développement des festivals de musique comme La Notte della Taranta à Melpignano. Ce faisant, elles tendent à se transformer au contact des musiques actuelles (rock, hip hop…), mais quelques artistes – à l’écoute des anciens dans les campagnes – continuent de les interpréter dans leur style original tout en les enrichissant de compositions nouvelles.

Née dans la région de Tarente, la tarentelle a essaimé dans toute l’Italie du sud, dans les Pouilles, en Calabre, en Sicile, en Campanie. Dans le Salento elle a pris la forme de la pizzica, (littér. : piqûre, pincement). Si la tarentelle a été assez vite ré-interprétée et exploitée par les musiciens et les compositeurs, la pizzica est restée une musique purement curative tant que le rituel existait. Elle se décline en plusieurs types selon les villages et le rôle au sein du rituel. Son rythme est généralement ternaire, souvent fébrile, c’est-à- dire difficile à identifier pour un non-initié, et marqué par le tamburo a cornice (un tambourin à cymbalettes) sur un tempo qui peut varier du lent jusqu’au rapide.

La pizzica-taranta, individuelle ou collective, est la danse par excellence du rite de guérison des tarantati et de leur pèlerinage à Galatina (dans les environs de Lecce).

La pizzica de core (pizzica sous forme ludique et festive) se danse à l’occasion des fêtes populaires, des mariages et des fêtes de famille. C’est une danse de couple dans laquelle les danseurs sautent légèrement sur chaque pied alternativement.

La pizzica-pizzica réside dans l’endurance des danseurs car son rythme ne cesse d’accélérer. Elle est exécutée lors des baptêmes, mariages, moissons, vendanges, etc. Elle est accompagnée à la guitare, à l’accordéon diatonique, au tambourin, tandis que les chan- teurs se succèdent pour improviser les paroles.

La pizzica-scherma ou danse des couteaux se danse dans la nuit du 15 au 16 août, veille de la San Rocco. Aux sons des tambourins, des danseurs se lancent des défis en pointant leurs mains comme des couteaux. Le premier touché est éliminé.

Chants de travail, autres chants et Griko

Dans la petite région de la Grecìa salentina rassemblant plusieurs bourgs et villages de la province de Lecce, se parle encore un dialecte grec appelé gríco. Cette communauté est réputée pour ses chants de Noël et de la Semaine sainte. Traditionnellement, à partir du dimanche des Rameaux, deux chanteurs a cappella ou accompagnés par un accordéon vont d’un carrefour à un autre, portant un rameau d’olivier décoré de rubans de couleur, des images saintes et des oranges qui sont un vieux symbole de fertilité. Ils interprètent à tour de rôle les strophes des canti di passione (chants de la Passion). À la fin, ils reçoivent une offrande en espèces ou en nature. La théâtralité de leur interprétation, de leurs gestes, de leurs mimiques, rappelle que ces chants sont les vestiges des représentations sacrées qui avaient lieu autrefois pendant la Semaine sainte.

Le répertoire comprend aussi des chants de travail, a cappella comme les chants de trainieri (charretiers), ou accompagnés par les instruments.

Certains sont à deux voix, on les appelle canti alla stisa ou paravoce. Ce sont des chants responsoriaux dans lesquels la seconde voix se superpose à la première en tierces, ou en quartes ou en quintes parallèles.